Le Train de la Montagnette et l’ombre des incendies à répétition

La voie ferrée Paris-Marseille, traversant le massif des Montagnette, dans le département des Bouches-du-Rhône, est à l'origine de départs de feu à répétition dans la région. Les trains de fret qui y passent peuvent provoquer des étincelles, qui se transforment en brasier dans une région très sèche. En 2022, ces feux ont ravagé un tiers du massif, touchant les communes de Barbentane, Graveson, Boulbon et Tarascon. Une dangerosité de la voie connue depuis près d'une décennie, sans que les pouvoirs publics n'interviennent.

Le 20 juillet 2024, un voile de fumée s’élève au-dessus de la voie ferrée Paris-Marseille, à Graveson, dans les Bouches-du-Rhône. Sous un soleil pyromane, des pompiers en uniforme rouge clémentine tirent sur leur tuyaux. Des jardiniers du dimanche, arrosant un no man’s land.

Sur le groupe Facebook du village, les habitants expriment leur colère : « Il faut quoi pour que ça bouge ? Des morts ? »« C’est quand même dingue qu’après le cauchemar d’il y a deux ans, le feu reprenne encore le long de la voie ferrée ! »Le responsable pointé du doigt : les trains de la SNCF et les incendies à répétition le long des rails.

À quelques mètres de la voie ferrée, bordée par le massif forestier de la Montagnette, une balafre cendrée s’étire. Des garrigues calcinées, du bois mort. Et surtout, la relique d’un souvenir amer : celui des incendies de juillet 2022.

La France connaît alors son deuxième été le plus chaud depuis 2003. Il est 16h30, le 14 juillet. La température avoisine les 38 degrés Celsius. Des départs de feu sont déclarés le long de la voie ferrée au sud-est du massif. Les flammes ont parcouru plus de 1400 hectares sur les communes de Graveson, Tarascon, Barbentane et Boulbon, au sud d’Avignon, soit un tiers du massif de la Montagnette détruit. Un train de marchandises circulant vers Avignon en est à l’origine. 

Pins d'Alep brûlés un mois après l'incendie de La Montagnette © Lina Tamine

 

Un patin de frein anormalement serré a occasionné des “projections de métal en fusion en dehors des voies et a embrasé des herbes et des buissons très secs le long du parcours du train”. Le vent du sud a ensuite attisé les flammes jusqu’au cœur du massif, selon un rapport publié en janvier 2025 par le bureau d’enquête sur les accidents de transport terrestre (BEATT)

Prés de trois ans plus tard, des carcasses de pinèdes et d’oliviers carbonisées se dressent le long du massif forestier. Un groupe de randonneurs remontent les sentiers bordés d’un côté par un bosquet qui a résisté au feu, et de l’autre par une étendue noircie.

Le feu s’est arrêté juste devant ma maison

La commune de Barbentane a été la plus durement touchée, avec 545 hectares ravagés «On a vu partir en fumée des pins d’aleps de plus de 60 ans » s’émeut le maire de la commune Jean-Christophe Daudet. 

Se contorsionnant sur sa chaise dans son bureau de l’hôtel de ville, où trône un boîte de paracétamol, le maire de la commune de 4 500 habitants égrène maladroitement des métaphores : « Les braises sont encore chaudes », « Transmission de flamme ». Sa voix trahit l’émotion. Puis, dans un sourire gêné, il s’excuse : « Désolé pour ces jeux de mots malvenus. »

Au plus fort de l’incendie, 1 100 pompiers ont été réquisitionnés. Pour stopper la progression des flammes, ils ont pompé dans les bornes incendies alimentées par de l’eau potable, ce qui a causé des ruptures d’approvisionnement pour la population. « Pendant trois jours, les Barbentanais ne pouvaient plus boire ni se laver», explique l’élu. 

Ce n’est qu’à l’issue de cinq jours de cauchemar que le feu a été maîtrisé, le matin du 17 juillet. Trois habitations ont été détruites et un sapeur pompier volontaire est décédé à la suite d’un malaise. Véronique, une habitante de la commune, se souvient : « Le feu s’est arrêté juste devant ma maison, on a eu très chaud ! ». Un autre jeu de mots.

 

 

Bois mort sur le massif des montagnettes à Barbentane © Lina Tamine

Trois ans plus tard, les voitures jaune citron de la Sécurité civile slaloment dans la région, serpentant à proximité de la mythique voie ferrée Paris-Marseille inaugurée en 1849. « Il y a toujours eu des départs de feu sur cette ligne, plus ou moins graves et plus ou moins rapidement maîtrisés », observe le maire au volant de sa voiture.

Depuis 1993, cette zone est classée à haut risque dans le Plan Intercommunal de Débroussaillement et d’Aménagement Forestier (PIDAF), élaboré par les quatre communes du massif. « C’était la chronique d’un feu annoncé », raconte Gérard Gautier, responsable syndical à Fransylva 13, pour la défense des intérêts de forestiers privés. En 2016, lors d’une consultation de la sous-commission départementale contre les incendies de forêts, il avait été constaté par le conseil municipal de Tarascon que « de nombreux départs de feu survenaient le long de la voie ferrée qui traverse le sud du massif forestier ».« C’est typiquement le genre d’endroit où l’on savait que le feu allait se déclencher, et ce, depuis des années. Et pourtant, rien n’a été fait pour éviter que cela se produise », explique le forestier.

« C’était la chronique d’un feu annoncé »

La solution proposée à l’époque a été la création d’une piste de servitude pour la Défense des Forêts Contre les Incendies (DFCI), un accès qui permet aux véhicules des pompiers d’accéder rapidement à la voie ferrée. Une proposition que Gérard Gautier jugeait consternante : « Au lieu de s’attaquer à la cause des incendies, on a préféré jouer aux apprentis sorciers. C’est hallucinant ! Il aurait plutôt fallu exiger de la SNCF qu’elle prenne les mesures nécessaires pour empêcher ses trains de continuer à enflammer nos forêts. »

Un ressentiment qui ronge les forestiers, les associations de défense de la nature comme France nature environnement (FNE), et les riverains, d’autant plus qu’en 2005, neuf départs de feu, sur la voie ferrée, avaient déjà ravagé 10 hectares du massif. L’enquête judiciaire à l’époque a établi la responsabilité de la SNCF, mais en 2007 l’Association pour la défense de l’environnement rural (ADER), principale partie plaignante, retire sa plainte en échange d’une procédure à l’amiable. L’entreprise ferroviaire verse alors 46 000 euros de dédommagement afin de réhabiliter les espaces naturels incendiés. En 2022, le nombre d’hectares est beaucoup plus important. Les maires des quatre communes, l’association FNE et Fransylva, ainsi que des habitants, ont déposé plainte contre X. La procédure judiciaire est toujours en cours. 

Dans les oliviers de Jean Roch-Ollier à Barbentane, des ouvriers s’affairent à la récolte. À seulement 200 mètres se toisent des arbres calcinés. C’est la vie qui frôle la mort.

Seul oléiculteur de la Montagnette, Jean Roch-Ollier a relancé la production d’huile d’olive dans la région en 2009 en ouvrant le Moulin de Barbentane. En 2022, il perd 400 arbres, dans l’étreinte des flammes, soit une production de 150 tonnes « Ce sont des arbres pluricentenaires que l’on a perdus, et surtout des oliviers “broutigan”, une variété qui pousse exclusivement dans la Montagnette », déplore le producteur qui a déposé une plainte contre X.

Au-delà de l’impact économique sur son activité oléicole, c’est avant tout la dimension symbolique qui le bouleverse. « Les oliviers, ce sont des histoires de famille, des héritages », confie-t-il avant d’ajouter, amer : « Cela fait deux ans que nous savons que le train en est la cause. Et maintenant ?»

J'appréhende les beaux jours et la chaleur comme jamais

Le souvenir des flammes demeure figé dans la mémoire des Montagnétains. Audrey Morcillo, habitante de Graveson, vit à 50 mètres de la voie ferrée, le long du Chemin Saunier où l’incendie de 2022 s’est déclaré. « Je sortais de la maison pour secouer des vêtements, j’ai tout de suite senti une odeur de brûlé et des cendres me tombaient dessus. J’ai tout balancé et je suis allé me réfugier à la maison », se remémore la jeune femme. 

L’année dernière, c’est le même scénario qui se répète. Le 20 juillet 2024, des garrigues près de la voie ferrée s’embrasent. « J’ai été prise d’une crise d’angoisse. J’ai crié, puis je me suis effondrée », raconte-t-elle. L’incendie a été rapidement maîtrisé, il a brûlé une superficie de 0,5 hectare. Mais depuis, la jeune mère de trois enfants vit avec une peur sourde qui ne la quitte jamais. « J’aimerais déménager, mais seule avec mes trois enfants, ce n’est pas facile du tout, confie-t-elle. J’appréhende les beaux jours et la chaleur comme jamais… c’est insupportable. »

Audrey Morcillo a déposé une plainte contre X à la suite de l’incendie de 2022. « C’est toujours la même chose ! Combien de temps va-t-on devoir vivre comme ça ? » s’indigne-t-elle. Elle est suivie par un psychologue, tout comme son fils de 7 ans, lui aussi profondément marqué par la situation. « Il est traumatisé », souffle-t-elle. « Par manque de temps, je n’ai pas pu honorer tous les rendez-vous chez le psy. » Le maire de Graveson, Michel Pécout confirme l’installation d’une psychose collective dans ce village de plus de 4 700 habitants « Il y a la peur, mais aussi une angoisse permanente. Les habitants se demandent chaque soir en se couchant : Et si un nouvel incendie se déclarait pendant la nuit ? », explique-t-il.

Les conséquences du changement climatique

Les incendies dans le massif de la Montagnette ne sont pas un phénomène nouveau. Cette zone, particulièrement aride en été, est naturellement propice aux feux de forêt. « Nous ne sommes pas dans un territoire qui découvre le problème », insiste l’élu. Mais le changement climatique intensifie le phénomène, augmentant la fréquence et la gravité des incendies.

Selon des projections réalisées par l’INRAE, le nombre de grands feux (plus de 100 ha) dans le Sud-Est de la France, estimé à 7 en moyenne sur la période 2001-2020, devrait atteindre dix par an en 2050 et jusqu’à 20 par an en 2090 si les émissions continuent d’augmenter.

«Le sud-est de la France est particulièrement concerné, avec une extension de la période à risque : les incendies pourraient se déclencher plus tôt dans la saison et se poursuivre bien au-delà des seuils observés aujourd’hui », explique Éric Rigolot, spécialiste de l’écologie des forêts méditerranéennes à l’Unité de recherche forestière méditerranéenne (URFM).

Les prévisions climatiques confirment cette tendance. Selon Météo France, les températures maximales dans les Bouches-du-Rhône pourraient augmenter de +5 à +7°C d’ici la fin du siècle par rapport à la période 1976-2005. Face à cette évolution, les pompiers seront « davantage sollicités, avec plusieurs départs de feux simultanés », alerte l’expert. « Actuellement, on recense en moyenne 1,8 journée par an où plus de sept incendies dépassent un hectare. Nos projections indiquent que ce chiffre pourrait grimper à une dizaine de journées par an d’ici 2090. »

À cela s’ajoute la problématique de la ressource en eau, de plus en plus rare dans le massif de la Montagnette. « Le pin d’Alep, caractéristique de la région, montre des signes visibles de stress hydrique : ses branches basses s’assèchent, ses aiguilles raccourcissent, et son tronc perd en épaisseur. Cette souffrance des arbres est un signal d’alerte. Les forêts sont tellement asséchées, qu’une simple étincelle suffit à déclencher un incendie. » rappelle Gérard Sylva, forestier de Fransylva.

Contactée, le service presse de la SNCF n’a pas répondu à nos sollicitations concernant l’incendie de la Montagnette, alors qu’une enquête judiciaire est en cours. L’entreprise reconnaît cependant la nécessité d’adapter ses infrastructures face au changement climatique. Son budget dédié à la gestion de la végétation est ainsi passé de 90 millions d’euros en 2010 à 210 millions d’euros en 2024. SNCF Réseau collabore également avec des scientifiques pour mieux prévenir le risque d’incendie en appliquant des modèles climatiques et évaluer les vulnérabilités de l’infrastructure.

Les feux de talus en France ne sont pas un phénomène nouveau, et bien qu’ils soient parfois liés au passage des trains, il est difficile de les attribuer systématiquement à cette cause. En 2010, un incendie s’est déclaré le long de la voie ferrée entre Nîmes et Montpellier en raison d’étincelles générées par les freins d’un train, brûlant près de 2 hectares. Un cas similaire a été observé en Mayenne en 2023, en gare de Saint-Pierre-la-Cour.

« Croisons les doigts pour que ça ne se reproduise plus »

S’appuyant sur les recommandations du rapport de la BEATT, les élus de quatre communes ont formulé plusieurs demandes  visant à renforcer la sécurité ferroviaire et la prévention des incendies. Parmi les principales mesures demandées figurent l’amélioration des systèmes de freinage, l’installation de détecteurs sur l’ensemble de la voie ferrée – alors qu’un seul capteur est actuellement placé au centre –,la facilitation de l’accès des pompiers et la mise en place de dispositifs de protection contre le feu. 

Concernant les obligations légales de débroussaillement (OLD) qui contraignent les propriétaires de terrains à entretenir leur parcelle pour limiter les risques d’incendie, les édiles plaident pour un ajustement du calendrier de ces opérations. « Les OLD ont été réalisées par la SNCF en 2022, mais le souci, c’est qu’elles sont faites actuellement à la mi-mars, ce qui laisse pleinement le temps aux herbes de repousser. Pour une efficacité optimale, il faudrait débroussailler en mai. » explique le forestier, Gérard Gautier

Fixées dans le cadre de l’enquête judiciaire, ces mesures de sécurité ne pourront être mises en œuvre qu’à l’issue du procès, une procédure qui s’annonce encore longue. Selon l’avocat des parties civiles, Frédéric Laurie du Barreau d’Aix en Provence, une issue ne devrait pas être attendue avant fin 2026.

Le maire de Barbentane devant une zone incendiée © Lina Tamine

En attendant, la vie a repris son cours dans le massif, et plusieurs initiatives locales ont vu le jour pour renforcer la prévention des incendies. À Graveson, deux citernes ont été installées pour permettre aux pompiers et aux habitants de se réapprovisionner rapidement en eau en cas de départ de feu. À Boulbon, les résidents sont encouragés à débroussailler eux-mêmes leur terrain afin de limiter les risques. Tarascon a quant à elle intégré son Comité Communal des Feux de Forêt à la Réserve Communale de Sécurité Civile, intensifiant ainsi la surveillance du massif. 

Sur les hauteurs de Barbentane, le maire Jean-Pierre Daudet contemple le paysage qui s’étend sous ses yeux. Au loin, Avignon se dessine à l’horizon. Devant lui, des jeunes arbres, plantés avec une précision militaire, forment des alignements réguliers. « On dirait un cimetière », souffle-t-il. Dans ce coin meurtri par les flammes, 7 000 feuillus ont été plantés, Une manière de panser les blessures. Les mains croisées derrière le dos, il laisse échapper un soupir. Son souhait : « Croisons les doigts pour que ça ne se reproduise plus », même si, au fond, il n’y croit pas vraiment.