Faire taire le monde

Faire taire le monde (2/2). A l’abbaye Notre-Dame de Wisques, dans le Pas-de-Calais, des Sœurs bénédictines proposent des retraites spirituelles silencieuses en pleine campagne. Carnet de bord d’une immersion dans le silence.

Par Axelle Debaene

Publié le 5 mars à 18h04

Gare de Paris Nord, direction Lille. Une valise à roulettes, le brouhaha des voyageurs, le zip d’un sac, l’insupportable jingle de la SNCF, le clac clac des talons aiguilles, le tap tap des stressés qui tapent du pied, ceux qui scrollent sur Tiktok avec le son à fond, ceux qui soufflent devant les retards affichés, ceux qui s’énervent parce que “c’est toujours pareil avec la SNCF” et ceux qui se veulent rassurant parce que “au-delà de 30 minutes de retard, on vous rembourse une partie du voyage”. Le wagon se gorge de corps et la promiscuité me hérisse. Les visages sont tirés, cernés, happés par des écrans.

Depuis mon emménagement à Paris, il y a deux ans, impossible de retrouver le relatif calme de ma campagne natale du Nord. Seules de régulières virées au cimetière du Père-Lachaise me permettent d’apaiser le flot continu de bruits qui inonde mes tympans. Alors j’en conviens, cette affaire peut paraître bien anodine, pourtant, c’est un enjeu de santé publique. Selon l’OMS, le bruit est la deuxième cause de décès liés à la pollution dans l’Union européenne, après la pollution atmosphérique. Toujours selon l’organisation, plus de 100 millions de personnes, soit 20 % des Européens, sont exposées de manière chronique à des niveaux de bruit liés aux transports, préjudiciables pour leur santé. Et à l’échelle de l’Île-de-France, l’observatoire du bruit de la région Bruitparif estimait en 2021, que l’exposition au bruit des transports entraîne en moyenne une perte de 13 mois de vie en bonne santé par habitant. Rien que ça. Le plus affligeant selon moi, est la facilité avec laquelle la société s’est habituée au bruit ambiant. Il n’est plus qu’un tapis sonore dans le quotidien des citadins. Alors pour fuir le vacarme des centres bitumés, je décide de tester le silence. Me voilà donc, sac sur le dos, avec un micro-enregistreur dans la main, et un téléphone en mode avion dans l’autre, devant la grande Abbaye Notre-Dame de Wisques (Pas-de-Calais), prête à entamer une retraite silencieuse de quatre jours. 

L’abbaye compte une vingtaine de sœurs bénédictines. Comme de nombreux autres couvents en France, elles accueillent toute l’année des femmes en quête de silence et de repos, qu’elles soient croyantes ou non. Même si ici, les retraites n’ont pas de but commercial, il faut débourser environ 50 euros par nuit pour être nourri et logé dans cet écrin de verdure, entouré de champs. Car oui, le silence devient peu à peu un produit qui se marchandise, à travers des retraites silencieuses ou des stages de méditation… Et ça marche. Le site Ritrit, sorte d’Airbnb des séjours en monastère, a enregistré une explosion des demandes, passant de 2 400 en 2021 à 51 387 en 2023. Notre attention s’est hélas transformée en produit. Et il nous faut payer pour la retrouver. 200 euros donc, pour “tester” le silence.

Jour 1

Notre-dame se tient sur les hauteurs d’un village de 222 habitants, avec pour horizon un patchwork de champs. Elle est haute, large et gothique, du XIXe siècle. Sur le perron, Sœur Lucie, 83 ans, m’attend déjà dans son habit de religieuse d’un noir éclatant, coiffée d’un voile blanc sous un capuchon et d’un châle jeté sur ses épaules courbées. C’est elle qui accueille et sert les repas à toutes les retraitantes de l’abbaye. C’est l’une des rares Bénédictines de Wisques à pouvoir sortir du domaine. Les autres sont en “clôture”. Elles vivent retirées du monde extérieur, coupées des visiteurs derrière des grilles. Leur vie est consacrée à la prière, au silence, à la contemplation et elles ont renoncé aux commodités du monde extérieur en faisant vœu de pauvreté. Derrière des murs de briques blanches, une immense forêt de sept hectares, avec un potager et des poules, leur permet de cultiver leurs fruits et légumes et de récolter quelques herbes pour leurs tisanes.

Sœur Lucie sourit constamment, elle paraît heureuse et paisible. Le silence demandé (mais pas obligatoire) ne l’empêche pas de bavarder. À peine les présentations faites, et déjà elle déroule ses anecdotes, comme cette fois où un avion touristique s’est crashé près du jardin de son père et n’a fait aucun survivant, ou encore cette fois où un chevreuil avait élu domicile dans le jardin de l’abbaye. 

Nous nous dirigeons vers l’ancien pavillon de chasse accolé à l’édifice, appelé “Saint Charles” dans lequel les retraitantes logent. Entouré d’un bois d’un côté, et surplombant le village de l’autre, il ressemble à ces cottages anglais sortis tout droit d’une comédie romantique des années 2000. Dans ma chambre au charme désuet, avec des couvertures de lit délicatement brodées, de grosses portes en bois et une croix au mur, le vacarme des rues de Paris est encore présent dans mon esprit. Sans télévision ni téléphone pour combler le vide, les bruits, qui jusqu’ici semblaient presque inaudibles, retentissent dans toute la pièce. Mon ventre affamé, le ronronnement du chauffage, les mésanges du jardin… Désormais, tout retient mon attention. Mes oreilles semblent bourdonner, peu habitués à cette absence. Je suis seule, et j’ai envie d’éclater de rire, la situation me semble ridicule. Je me tiens là, sur le fauteuil de la chambre, à tendre l’oreille sans bouger. 

Deux autres femmes logent à Saint-Charles : une jeune étudiante en période d’examens, et Lucille, une chanteuse de jazz, retraitante en série. La cinquantenaire arpente les abbayes du pays à chaque vacance. C’est une croyante “tardive”, comme elle aime le dire. La rencontre avec Dieu se fait au détour d’une rue de Rouen. Portée par un élan indescriptible, elle s’est rendue tout droit vers sa future paroisse. La voilà, pour la seconde fois à Wisques pour profiter du calme. “Ici, j’arrive à bien dormir, et même à faire des siestes !” Le bruit, ça lui parle. Lucille y est très sensible, celui de ses enfants elle le tolère, mais celui du camion poubelle qui passe sous ses fenêtres tous les matins à 6h30, elle ne le supporte plus.

Sur ses conseils, j’assiste aux Complies du soir, une courte prière pour accueillir le sommeil. Malgré trois couches de pulls sur le dos, l’air de l’église est glaçant, il me traverse toute entière. La nef est éclairée par un petit projecteur accroché au mur. Les lectures sont en latin, marquées par des temps de silence et des chants grégoriens. Au moment de la bénédiction, l’Abbesse nous asperge d’eau bénite à travers la grille. Dans les moments de prière, je n’ai pas de Dieu à qui parler, alors je me parle à moi-même. Tout est calme et discret. Les Sœurs mesurent leurs pas, elles referment les portes prudemment et délicatement. Sur le chemin du retour, entourée des autres retraitantes, personne n’ose parler. Ce silence, qui au début, crée un certain malaise, devient de plus en plus agréable, comme un instant méditatif qui se prolonge ensemble. Sur ce petit chemin de campagne, nous créons une nouvelle sociabilité sans mot ni phrase, simplement avec le sentiment d’avoir vécu ensemble un moment si beau qu’il se suffit à lui-même.

Jour 2

En tant que journaliste, je me suis toujours sentie contrainte de plonger dans l’actualité dès le réveil via mon téléphone ou la radio. J’ai toujours eu peur de manquer un événement historique survenu dans la nuit, ou de me retrouver face à un collègue à la machine à café effaré : “ah mais t’as pas vu ??” Mais à l’abbaye, le chant des oiseaux et le tic-tac de l’horloge de la cuisine remplacent les matinales radios. Le réveil est plus doux sans distraction. La transition du sommeil au réveil est aussi plus fluide, laissant le temps à mon esprit de se débarrasser du brouillard matinal.

Apparemment, cette pratique porte un nom : le slow morning, décliné en tendance sur les réseaux sociaux. Des influenceurs bien-être postent leurs routines et font l’éloge de cet art de la lenteur et du silence. Ils conseillent même de se lever plus tôt, (cinq heures du matin pour les plus extrêmes), pour pouvoir profiter du moment. Dans la cuisine bercée de soleil, je prends un temps fou à avaler mes tartines de confiture. Mon regard est tourné vers le jardin, et mon esprit, lui, divague lentement. Je me dis que finalement, Tiktok n’a rien inventé, et les bonnes sœurs sont bien en avance sur notre temps. C’est décidé : à mon retour à Paris, j’adopte le slow morning à la façon Bénédictine. 

Cet après-midi, je décide d’explorer les alentours. Sur le chemin de terre qui mène au village, une agréable odeur de feu de bois me parvient de la forêt. Les Sœurs ont décidé de faire un grand barbecue pour leur rare jour de repos (Mardi Gras oblige). Je descends vers Wisques, des fermes, et des vaches. Dans les rues désertes, un chien aboie, des oies gloussent, un avion passe au loin et les oiseaux… Toujours les oiseaux. Il faut longer les routes de campagne, faute de chemin de randonnée. Alors de temps en temps, des voitures grondent dans mes oreilles. À la sortie du village, les maisons ne m’abritent plus du bruit. Et la Départementale au loin, paraît soudainement plus proche. Je cherche le silence, mais ma tête est trop encombrée. Sans arrêt, des pensées me traversent, et cette petite voix à l’intérieur se révèle particulièrement bavarde cette semaine. Elle me souffle sans arrêt des idées : acheter un réveil pour tenir mon téléphone éloigné de ma chambre ? Faire sécher des herbes pour faire ma tisane ? Mais quelles herbes ? Et pourquoi pas faire de la confiture aussi ? Cette solitude me contraint à repenser mon mode de vie, comme une sorte de thérapie avec moi-même.

Jour 3

Tout ce que je ne dis pas, je l’écris. Sans la tenue de ce carnet, le silence aurait été bien plus difficile. Aujourd’hui, je touche du doigt l’ennui, le vrai, je crois. J’ai fait toutes les balades possibles, et j’ai terminé mon livre, l’Appel de la forêt de Jack London. L’écrivain y raconte les aventures de Buck, un chien domestique brusquement arraché à son paisible quotidien californien, et enrôlé comme chien de traîneau dans les étendues sauvages canadiennes en pleine Ruée vers l’Or. Un passage forcé du confort du monde moderne à la rudesse de la vie sauvage. Ce roman d’aventures a, en quelque sorte, remplacé Netflix, pendant ces trois derniers jours. Mais aujourd’hui, il ne me reste plus aucune page. Le ciel est gris, j’ai l’impression de perdre mon temps. Je ne fais rien du tout, assise face à une fenêtre, laissant ma petite voix intérieure continuer de digresser.

Cette après-midi, je suis tombée sur une étude affirmant que l’ennui est en réalité plus positif qu’il n’y paraît. L’université australienne de Sunshine Coast (UniSC), a montré en mai 2025 qu’il améliore la créativité et permet de “réinitialiser” le système nerveux habituellement surstimulé. Pourtant, dans notre société ultra productive, l’oisiveté est souvent assimilée à la paresse. Des flemmards, des feignants ! Au moindre vide, une notification ou le scroll sur Facebook et Instagram vient nous rappeler à l’ordre. J’essaie de réapprendre à laisser mon esprit divaguer sans culpabiliser.

Jour 4

Aujourd’hui, pour la première fois, je me retrouve face au silence total. Pas de piaillements d’oiseaux, de ronronnement de radiateur, de grincement de porte. Je suis seule dans une église vide et j’ai l’impression d’entendre mes cils battre. Je me tiens immobile, comme si le moindre froissement pouvait fissurer la pierre centenaire. Mais comment décrire le silence ? Me voilà confrontée à un des exercices journalistiques des plus délicats : raconter le vide. Le silence ici est agréable parce qu’il est avant tout choisi. Et il est aussi lourd, parce que l’athée que je suis ne sait pas quoi faire dans une église. Et il est assourdissant, il résonne presque entre ces murs froids. Mais le silence ne serait-il que l’absence de son ?

Cette après-midi, j’ai pris rendez-vous avec une sœur. J’ai enfin écouté les conseils des autres retraitantes : “C’est comme des séances chez le psy, elle t’écoute vraiment.” “Tu peux parler de ce que tu veux, pas forcément de Dieu” m’ont-elles dit. Me voilà donc dans une petite pièce carré, séparée en deux par une grande grille. De chaque côté, une chaise en bois, et une porte permettant aux visiteurs et aux sœurs de ne pas se croiser. J’ai l’impression d’être une détenue attendant de la visite.

Dans l’église, les Soeurs sont séparées de l’autel et des visiteurs par cette immense grille.

“Le silence intérieur est une illusion"

La sœur qui s’est postée derrière la grille est en clôture depuis quarante-six ans, en termes de silence, c’est une experte en la matière. Selon elle, les klaxons des voitures et les aboiements des chiens ne sont pas de vrais bruits, “c’est l’excès de paroles qui nous cause du souci”. Pour les Bénédictines de Wisques, le silence est un élément essentiel de leur vie sociale. Les petits-déjeuners se font sans blabla, et les dîners et repas, avec la lecture d’un passage de la Bible. “La communauté se construit dans les écoutes communes” me glisse la religieuse.

Elle me conseille de “cultiver le silence”. “Ça passe par la maîtrise de soi et par nos gestes, on peut fermer une porte silencieusement par exemple. Mais ça passe aussi par nos actes, écouter l’autre sans le couper, ne dire que ce qui est essentiel.” Elle aussi a toujours une petite voix dans sa tête, – me voilà soulagée, moi qui pensais devenir folle -. “Le silence intérieur est une illusion, car nous sommes des êtres de parole”. Mais comment atteindre ce silence alors ? “Quand on arrive à avoir des pensées apaisées à l’intérieur”. Dans le flottement qui suit cette dernière phrase, je pense : là voilà la réponse à ma grande question. Cette solution que je cherche depuis des jours. Le silence passe par la parole, celle qui est à l’intérieur de nous. Mes pensées, celles que j’ai tenté de freiner toute la semaine, estimant qu’elles n’étaient que parasites, étaient le signe que j’avais atteint le silence. Alors, à ce moment-là, je me dis, ça y est, j’ai terminé. Je peux repartir avec l’assurance d’avoir connu le vrai silence.