« Trouver la paix » : l’Espagne au défi de la régularisation

Par Etienne Le Page – publié le 6 mars 2026 

L’Espagne s’apprête à engager l’une des plus vastes opérations de régularisation de son histoire récente. Annoncée fin janvier par le gouvernement de Pedro Sánchez, la mesure prévue pour début avril pourrait permettre à près de 500 000 immigrés en situation irrégulière d’obtenir des papiers. Partout dans le pays, espoirs, doutes et démarches administratives rythment déjà le quotidien de ces futurs candidats et des associations qui les accompagnent.

Quatre murs blancs, un canapé et quelques chaises enserrent un poêle à bois, unique source de chaleur d’une pièce sans lumière. Autour du feu, Ibrahim, 28 ans, dit vouloir devenir plombier, Omar, 22 ans, se rêve mécanicien, et, dans un espagnol balbutiant, Mohammed résume : « On aimerait juste un travail tranquille, trouver la paix. » Du haut de ses 73 ans, Emilia Lozano les observe. Ibrahim garde les poings dans les poches d’une doudoune fermée jusqu’au menton et son bonnet enfoncé sur le crâne lorsqu’il raconte son exil : « Quatre jours en mer » dans une pirogue entre la Mauritanie et les îles Canaries. Face à lui, Omar fixe le carrelage à l’évocation de ses premiers souvenirs en Espagne, à 16 ans, contraint de dormir dans les rues de Madrid après avoir quitté le Sénégal. Mohammed, lui, ne dira plus un mot.

Depuis six ans, dans cette maison aux murs vieillis prêtée par des riverains, Emilia accompagne grâce à son association « Somos Acogida » des jeunes migrants arrivés seuls en Espagne. Ce vendredi 13 février, la septuagénaire a fait le déplacement depuis Madrid pour leur rendre visite. À La Puebla de Almoradiel, son village d’enfance situé à une centaine de kilomètres au sud de la capitale, les vingtenaires trouvent le calme d’une campagne espagnole désertée. Mais dans l’attente d’une régularisation, le quotidien d’Omar, Ibrahim et Mohammed se résume à une vie cloîtrée, empêchée.

À la Puebla de almoderial, en Castilla la Mancha, Emilia Lozano accueille depuis 2019 un projet d'insertion pour de jeunes immigrés sans papiers.

L'espoir d'une régularisation

« Il n’y a rien à faire, à part manger, dormir et regarder la télé », expliquent-ils de concert. Sans papiers, impossible de travailler dans la région. Difficile de trouver une formation ou d’apprendre l’espagnol. Un quotidien qui rend fou. Le mois dernier, de désespoir, Omar s’est enfermé à double tour dans sa chambre. Les yeux rivés sur ces garçons qu’elle chérit comme les siens, Emilia laisse rouler une larme. « Je ne suis pas psychologue, je fais comme je peux. Mais quand l’un d’entre eux va très mal, quand sa tête ne le laisse pas tranquille, qu’est-ce qu’on peut faire ? », déplore-t-elle, le dos courbé, les traits tirés par la fatigue.

Pour cette retraitée de la grande distribution, le 26 janvier a donc sonné comme un soulagement. « C’est un jour historique pour notre pays ! », a annoncé Elma Saiz la ministre des Migrations devant la télévision espagnole. À rebours de ses homologues européens, le gouvernement de gauche espagnol vient d’annoncer un plan de régularisation massif des sans-papiers, pour une durée d’un an. La mesure doit débuter en avril et devrait bénéficier à 500 000 personnes.

« J’ai cru à une blague, on n’espérait plus », explique Emilia. Depuis 2020, son association et 900 autres militent pour la régularisation exceptionnelle de tous les immigrés en situation irrégulière dans le pays. Un combat mené à coup de signatures, par une pétition qui en récolte, en décembre 2022, près de 700 000. Bien au-delà du minimum requis, 500 000, nécessaire au déclenchement d’une initiative populaire législative (ILP).  En Espagne, ce mécanisme permet de saisir le Congrès, qui doit ensuite statuer sur la proposition de loi. En avril 2024, l’ILP est donc votée au sein de la chambre haute :  310 voix pour, 33 contre.

Luis et Emilia Lozano gèrent en couple, depuis 2019, l'association «Somos Acogida » qui vient en aide aux mineurs non accompagnés et immigrés sans papiers en Espagne.

 

Depuis longtemps en Europe, l’Espagne fait figure d’exception en matière de politique migratoire. Les gouvernements successifs ont souvent recours à des procédures de régularisation d’ampleur. La dernière date de 2006 et a concerné 700 000 immigrés en situation irrégulière. Sans qu’aucun « appel d’air » n’ait été constaté, déjouant ainsi les prédictions de l’extrême droite espagnole, rappelle l’économiste Javier Monras dans une étude publiée en juillet dernier à l’université de Chicago. Selon le chercheur, la mesure aurait surtout eu un impact significatif sur la croissance du pays. L’année passée, l’Espagne est repassée sous la barre des 10 % de chômage, et a affiché un taux de croissance de 2,6 %. Début janvier, le Premier ministre Pedro Sánchez assurait : « L’immigration représente 80 % de la croissance économique des six dernières années. »

Un casier vierge au prix fort

Omar, Ibrahim et Mohammed sont prêts. Sur un large bureau en bois, dans la maison d’Emilia, leurs justificatifs attendent le 1er avril, date à laquelle les régularisations débuteront. Le plus dur aura été d’obtenir les certificats d’antécédents pénaux envoyés par leur pays d’origine. D’un revers de la main, Luis Lozano range les enveloppes dans un tiroir. Dans l’association, le mari d’Emilia s’occupe de l’administratif. « On sait que, pour eux, ces documents coûtent cher, car il leur faut passer par des proches qui peuvent profiter de la situation. Si vous n’avez pas de connexions, cela peut grimper jusqu’à 300 euros, sans aucune certitude d’obtenir gain de cause », ajoute le retraité.

À Madrid, dans un local loin des grandes avenues, Henrique Vázquez, costume impeccable, s’installe à son bureau. « Rien qu’hier, des clients m’ont raconté avoir dépensé 400 euros auprès d’un avocat qui ne les a jamais recontactés », s’exaspère-t-il. Originaire du Honduras, Henrique se considère journaliste, créateur de contenus et depuis peu, entrepreneur dans le monde nébuleux du conseil juridique pour les immigrés en Espagne. En deux ans, fort d’une certaine notoriété, il a monté une société qui aide les sans-papiers de son pays natal à obtenir plus facilement les certificats nécessaires à la régularisation. « On travaille avec deux avocats Honduriens sur place, explique-t-il. On leur envoie les photos de passeports que fournissent nos clients et eux s’occupent de récupérer les documents et de les envoyer par courrier. » Montant total de l’opération, 75 euros pour chaque demandeur, dont 20 euros de marge. Un prix que justifie Henrique : « Beaucoup peuvent le faire par eux-mêmes, mais finalement cela coûte plus cher », certifie-t-il.

Des 840 000 personnes en situation irrégulière en Espagne sont latino-américains (Funcas).
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« Je suis en entretien, rappelez-moi dans 20 minutes. » En une heure, la scène se répète une dizaine de fois. Sur WhatsApp, Henrique Vázquez cumule 1 800 messages non lus. Depuis l’annonce du gouvernement, les demandes se sont décuplées : « Avant, on en traitait 30 à 40 par jour. En ce moment, on est plutôt autour de 150 », déclare-t-il en tapotant sur une pile d’enveloppes en kraft contenant les fameux sésames. En Espagne, la mesure devrait concerner en premier lieu les migrants latino-américains, qui représentent 91 % des 840 000 personnes actuellement en situation irrégulière dans le pays, selon les chiffres du think tank espagnol Funcas. La plupart travaillent dans l’agriculture, l’hôtellerie ou la construction. Entre 2021 et 2024, cette fois selon le think tank français Terra Nova, 40 % des nouveaux emplois ont été occupés par des immigrés.

« Laponie espagnole »

Le pays a besoin de bras. En 2025, la Banque d’Espagne estimait même à 24 millions le nombre de migrants qu’il faudrait accueillir, d’ici à 2050, pour maintenir l’équilibre démographique. À une heure et demie plus au nord de la capitale, le vieillissement de la population fait mourir à petit feu les villages. Au bout d’une langue de bitume, le cœur de ce que certains appellent la « Laponie espagnole » fait l’expérience du vide démographique. Dans cette zone, grande comme deux fois la Belgique, vivent aujourd’hui sept habitants au kilomètre carré. « Une terre qui crie, depuis le silence auquel on l’a contrainte, qui pousse un hurlement muet contre sa lente et agonisante dépopulation », écrit à ce sujet Paco Cerdà, écrivain espagnol originaire de ce quasi-désert.

Perdu au milieu de paysages vides, le château du village de Sigüenza domine ses quelque 4 000 habitants. Au hasard de rues pavées typiques de l’Espagne rurale, niché dans une ancienne bâtisse catholique, un centre de réfugiés d’Accem fête ses 34 ans. Ana Belén Sanz le dirige depuis « seulement » vingt-huit ans. Sous un ciel sans nuages, elle mène la visite. Affable, elle montre, là, deux salles où l’on enseigne l’espagnol à des migrants originaires du Mali et du Sénégal ; ici, un réfectoire et une salle commune. En tout, le centre accueille 120 immigrés en situation irrégulière, soit 100 de plus que dans les années 1990. « Mais le but, c’est que cela reste temporaire », explique-t-elle. Après six mois, chaque pensionnaire, aidé par l’ONG, doit aller vivre hors des murs.

Non sans soutien. De longue date, le site d’Accem à Sigüenza entretient « une communication directe et fluide avec toutes les entreprises de la zone », ajoute Ana Belén Sanz. Que ce soit pour fournir des indications sur des formations ou pour répondre aux besoins de recrutement des entreprises, l’ONG fait le lien. « Près de 90 % des personnes passées par le centre travaillent après avoir obtenu leur permis de séjour, et 65 % d’entre elles restent dans le village », se félicite la directrice.

 

Ainsi fleurissent les belles histoires. Dans la région, des commerces sont sauvés, des classes restent ouvertes. Plus jeune, la population étrangère redonne vie aux communes endormies. Le long de l’artère principale de Sigüenza, l’épicerie d’Irène Salazar a ouvert l’année dernière. Mère de deux enfants, la Vénézuélienne est arrivée avec son mari dans le village en 2018, après avoir fui la dictature de Maduro. Elle est restée, comme d’autres. « Dans la classe de ma fille, il y a un Roumain, un Colombien et un Vénézuélien », réalise-t-elle sur le moment, entre les courges et les asperges.

L’exception migratoire

Au bout de la rue principale, l’unique papeterie du village est tenue par l’une des amies d’Irene ayant fui Caracas. À Sigüenza, rares sont les commerces qui pourraient survivre sans l’aide de travailleurs étrangers. Un peu plus haut, à l’Atrio, restaurant historique du village, sept des neuf employés sont passés par le centre d’Accem. Entre deux clients, le patron, Fernando Canfrán, l’admet : « Sans eux, on ferme. »

De l’avis des habitants et de ceux qui travaillent à Sigüenza, le village vit une transition paisible que le racisme et les idées extrêmes n’ont pas su pénétrer. Une symbiose que Tania Racho, coautrice de la note portant sur « l’exception migratoire espagnole », publiée en août dernier au sein du think tank Terra Nova, explique en partie par l’histoire du pays. Avant les années 1990, l’Espagne était un pays d’émigration. « Dans les familles persistent les souvenirs d’exil durant la dictature de Franco. Cela affecte forcément l’opinion publique, plus encline à accueillir qu’à rejeter », analyse-t-elle.

Si le travail reste un outil émancipateur, certains observateurs pointent cependant une potentielle dérive : celle de considérer l’immigration d’un point de vue purement utilitariste. C’est aussi ce que relève Tania Racho. « Les immigrés sont d’abord considérés en Espagne comme des personnes qui travaillent. » Conséquence : l’asile demeure moins pris en compte qu’ailleurs. « Le taux de protection des demandeurs d’asile figure parmi les plus bas d’Europe », observe-t-elle.

Une vie paisible ?

À La Puebla de Almoradiel, un carnaval se prépare. Dans les rues, les chars colorés s’apprêtent à parader devant les familles. La veille, Emilia Lozano prévenait Ibrahim, Omar et Mohammed : « S’il y a une bagarre pendant la soirée, vous vous éloignez le plus possible. » Pas question de risquer de subir des préjugés racistes et de ruiner les chances d’une régularisation prochaine. Mais aujourd’hui, l’heure est aux réjouissances. 

Devant la « Casa Emilia » une voiture se gare. Abdoulaye Diallo vient pour l’occasion du village voisin. Le jeune homme de 23 ans, originaire du Sénégal, a quitté la « Casa Emilia » il y a deux ans après avoir obtenu son permis de travail. Rieur, il embrasse sa grand-mère de substitution. Sur le chemin vers le centre de la Puebla, il raconte son parcours. Avant d’arriver dans le village, il a traversé le Mali, passé trois ans au Maroc, travaillé « avec les vaches » sans même être majeur. Dans la pirogue qui l’a amené jusqu’aux îles Canaries, ils étaient 45 à bord, dont deux enfants et des mères. « Si la marine espagnole n’était pas venue à ce moment-là, on y restait », dit-il simplement. À Madrid, c’est un ami qui lui a donné le numéro d’Emilia. « Ma vie a enfin commencé à changer. »

À l’époque, ses premières semaines dans la campagne espagnole sont pourtant loin d’être simples. Il baisse la voix, de peur qu’on ne l’entende : « Quand on ne parle pas la langue, difficile de se faire accepter, d’autant que certains nous voyaient comme des mauvaises personnes, nous traitaient de violeurs. » Les échos de fanfares se rapprochent. Couverte par le bruit, Emilia parle sans crainte d’être écouter. Elle aussi a dû batailler pour faire accepter son projet à ses connaissances et certains voisins séduits par l’extrême droite. Non sans risques. Depuis 2019, elle a signalé une dizaine de menaces, sur les réseaux sociaux et dans la vraie vie. À l’école du village, sa petite fille s’est faite harcelée par des camarades. « Je n’ai pas peur pour moi, mais pour les autres », s’émeut-t-elle. 

Arrivés dans le centre de La Puebla, la petite troupe observe sur un étroit trottoir les défilés du carnaval. D’un des chars, s’extirpe un jeune espagnol déguisé en Mario. Il salue Abdoulaye, « un ami du foot ». Ici, tout semble s’être apaisé. Dans le froid sec de l’hiver espagnol, Abdoulaye se dit enfin fier de pouvoir travailler « tranquillement », louer un appartement 280 euros par mois, avoir une voiture et son permis, des projets. Depuis quelques mois, il est soudeur dans le village d’à côté et a pu ouvrir grâce à ses salaires une épicerie au Sénégal, que sa mère gère. D’un sourire, il conclut : « Les gens disent qu’on profite. Ce n’est pas vrai, on essaie d’apporter comme on peut. »