05/03/2026
Par Eliott Repolt / Reportage
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Sur leurs étals de zinc, des dizaines de petites tommes à la croûte naissante mûrissent patiemment. Au milieu de la cave d’affinage bercée par le bruit de la ventilation, Mohamed Eltayib saisit un à un les fromages, les essuie, avant de les retourner délicatement : « C’est pour enlever le mucor (un champignon poussant sur la surface du fromage) », explique-t-il d’un air concentré, dans un français encore approximatif. L’assistant fromager de 30 ans, originaire du Soudan, semble s’excuser de sa présence. Du haut de son mètre 90 et de ses bras musclés, Mohamed s’inquiète de savoir si l’on a bien compris, bute parfois sur des mots, hésite, avant d’enchaîner de longues phrases sans balbutier.
Emballé dans un long tablier blanc en caoutchouc, charlotte en wax enfoncée sur la tête, le Soudanais est salarié depuis près d’un an au sein du GAEC La Rainette (Groupement agricole d’exploitation en commun), une exploitation agricole située au cœur de la communauté de communes du Kreiz Breizh (CCKB), territoire ultra-rural du Sud des Côtes-d’Armor. « Avoir un CDI m’a rendu très heureux. C’est super comme cadre de vie », sourit-il à travers son cache-barbe. Le garçon, qui a obtenu le statut de réfugié en 2024, participe aujourd’hui activement à la vie de cette ferme bio et de sa quarantaine de vaches.
« La guerre a commencé au Soudan le 15 avril 2023. La vie est devenue très dure. Il y a avait beaucoup de morts. Des morts de partout. Alors j’ai quitté ma famille, et je suis parti avec un ami pour la Libye. Nous sommes restés là-bas pendant trois mois, le temps de trouver l’argent pour prendre le bateau. La vie, était très dure... (Mohamed s’arrête de parler quelques instants, avant de reprendre). Les gens n’étaient vraiment pas gentils. Puis nous avons embarqué, et traversé la mer. Le voyage était très difficile (rires nerveux). Nous sommes arrivés à Lampedusa. Puis je suis arrivé à Nice, puis Paris, et enfin ici. Ma famille, elle, est partie en Égypte. Aujourd’hui, je suis heureux, et très content de travailler ici ».
Parcours de vie de Mohamed Eltayib, 30 ans, exilé soudanais
Dans les exploitations agricoles, l’embauche de personnes exilées pour des contrats de longue durée est rarissime. Le secteur est pourtant confronté à une profonde crise de son renouvellement. La moitié des exploitants en activité en 2020 prendra leur retraite d’ici 2030, indique l’Institut national de la recherche agronomique et environnementale (Inrae). Le nombre d’exploitations agricoles, quant à lui, décline inlassablement : en 2020, la France comptait 416 436 fermes, soit 100 000 de moins qu’en 2010. Symbole de cette crise, le secteur agricole a été classé dans la liste des métiers en tension en mars 2024 par le ministère du Travail.
Pour tenter de pallier le manque de bras, l’intercommunalité du Kreiz Breizh s’est jointe à la Chambre d’agriculture des Côtes-d’Armor et l’Amisep – une association d’insertion sociale et professionnelle – pour lancer dès 2020 un projet d’accès à l’emploi dans le secteur agricole pour les personnes réfugiées. Présentation des différents métiers, visites de fermes organisées : le programme propose de subventionner en partie le salaire de ces personnes. Suite à deux recrutements infructueux, la ferme de La Rainette décide d’y recourir. L’embauche de Mohamed Eltayib a été un choix politiquement motivé pour Adrien Le Ray, l’un des trois responsables de l’exploitation : « Au départ, la barrière de la langue était très difficile, se souvient-il, on utilisait des fiches pour se comprendre ». Payé au Smic pour un contrat de 35 heures, le réfugié bénéficie aussi d’un aménagement lui permettant d’assister à des cours de français deux fois par semaine. « Aujourd’hui cela va beaucoup mieux. Mohamed est totalement autonome. On discute de tout, de politique, du Soudan. Si c’était à refaire, on le referait sans hésiter », assure l’éleveur, adhérent à la Confédération paysanne.
La réussite de cette embauche cache toutefois les difficultés rencontrées par le dispositif. Le programme d’accompagnement s’était donné comme objectif l’insertion de six personnes réfugiées dans un emploi de longue durée. Six ans plus tard, seulement deux contrats en CDI ont vu le jour. « Le projet a eu du mal à se poursuivre », concède Gaëtan Bernard, responsable au sein de l’intercommunalité. Une insertion bloquée par les freins à l’installation inhérents au monde rural.
L’accessibilité aux fermes du territoire du Kreiz Breizh, l’un des territoires les moins peuplés de Bretagne – 27 habitants par kilomètre carré – est restreinte, conditionnée à l’usage de la voiture. « En milieu rural, il y a tous les problèmes de mobilité et d’accès au logement, qui représentent un gros frein pour ces personnes, relève Gabrielle Bichat, agronome et autrice d’une étude sur l’insertion des personnes réfugiées dans le milieu agricole. Elles préféreront s’installer en ville, parce qu’il y a un réseau communautaire plus important. Et c’est là que sont établies toutes les structures publiques de soutien ». Consciente des difficultés, la communauté de communes espère toutefois relancer l’initiative. De nouvelles visites d’exploitations sont prévues dans l’année pour convaincre les agriculteurs des avantages de ce dispositif.
En France, la main-d’œuvre étrangère représente 12 % de la population active. Durant les périodes de récolte, nombre de travailleurs exilés sont ainsi plébiscités par les exploitants, employés principalement dans les champs, à cueillir tomates, choux-fleurs ou haricots, le tout pour des salaires souvent dérisoires. En 2020, selon les travaux d’Axel Magnan, chercheur en économie du travail, 24 % des salariés agricoles n’étaient pas français, avec des contrats de quelques jours ou quelques semaines. Une trajectoire dans le milieu agricole qui s’arrête bien souvent à ce stade. D’après un rapport de Jean-Noël Delpeyrot, agro-économiste, qui a étudié la trajectoire des travailleurs saisonniers en milieu agricole, l’accession à des contrats plus stables est dérisoire. Sur les quelque 550 000 saisonniers comptabilisés en 2015, moins de 1 % d’entre eux ont obtenu un CDI en 2016. 0,5 % d’entre eux sont devenus exploitants.
Cette faible représentation des travailleurs étrangers dans les emplois agricoles non-précaires s’explique notamment par la lourdeur des démarches administratives. Si la délivrance de titre de séjour est en hausse (+ 11% en 2025), les demandes d’asile demeurent longues et laborieuses. Vassiriki Doumbia en sait quelque chose. Âgé de 21 ans, le jeune homme d’origine ivoirienne, en formation au lycée agricole de Saint-Aubin-du-Cormier (Ille-et-Vilaine), pourrait voir sa nouvelle vie basculer et son intégration anéantie. Arrivé en France en 2021 et malgré un CAP de paysagiste en poche, Vassikiri s’est vu notifier une obligation de quitter le territoire français (OQTF) en août 2024. Son audience de recours est prévue le 19 mars prochain. « Je voulais avoir mon diplôme pour être autonome, et ne pas être un assisté. Mais depuis, je vis dans un stress constant », confie l’Ivoirien.
« On est dans un système illogique. Il y a trop de freins institutionnels », pointe Tarik Belkadi, fondateur de l’association A4 (Association d’Accueil en Agriculture et Artisanat), qui accompagne les personnes exilées dans l’emploi vers le milieu agricole. Face à ces situations de plus en plus nombreuses, des acteurs, principalement associatifs, se sont formés pour accompagner les exilés dans leurs démarches administratives et leur ouvrir les portes de l’emploi dans ce secteur en tension. Mais ceux-ci restent toutefois fragiles, et bénéficient de subventions limitées : « Il y a des dynamiques qui se créent, mais au bout de trois ou quatre ans, les financements se tarissent », observe Gabrielle Bichat.
« J’ai quitté mon pays de manière volontaire. C’est moi qui ai décidé de venir de mon propre gré en France ou dans un autre pays européen. Ma mère était portée disparue, et je vivais avec la sœur de mon père. Nos relations n’étaient vraiment pas bonnes. Un jour, ma tante m’a dit de partir, elle voulait me protéger. Je suis arrivé au Mali, puis je suis passé par l’Algérie, le Maroc, avant d’arriver en Espagne. Là-bas, j’ai été accueilli par la Croix-Rouge. Ce sont eux qui ont payé le bus pour que j’arrive en France. Puis j’ai pris le train, qui m’a amené à Rennes. Pendant huit mois, j’ai vécu dans un foyer de jeunes travailleurs. Mais je fuguais, pour aller dormir chez un ami. Je dormais par terre sur une couchette. Dans la société où je suis, je ne veux pas être un assisté. Je veux avoir un contrat de travail, pour me lever à l’aube, et aller travailler. Je veux être actif ».
Parcours de vie de Vassikiri Doumbia, 21 ans, originaire de Côtes-d'Ivoire
Passé l’obstacle des démarches administratives, l’installation dans les exploitations constitue elle aussi un défi. Les situations d’hostilité ou de rejet de la part d’autres exploitants sont fréquentes : tous les travailleurs exilés rencontrés assurent avoir été victimes de propos ou d’actes racistes. En juillet 2024, Idriss, un agriculteur soudanais, membre de l’association A4, voit ses serres saccagées par des personnes issues des milieux d’extrême-droite. Mobiliers renversés, tags haineux, eau souillée, l’activité a été mise en pause et n’a pas pu reprendre. Un choc pour les bénévoles de l’exploitation « Beaucoup de gens ont eu peur », se souvient Idriss.
Un racisme décomplexé qu’à aussi vécu Eddy Valère, d’origine camerounaise, et fondateur du collectif « Les agriculteurs exilés de Rennes », lors de son installation. « À notre première installation, un voisin agriculteur nous a dit qu’il ne voulait pas voir de personnes noires s’installer ici, raconte-t-il, obligeant le groupe à changer d’endroit. Un mépris qui n’a pas empêché Eddy de poursuivre son rêve : celui de former des personnes exilées aux métiers de l’agriculture.
« Je m'appelle Eddy Valère, né le 22 décembre 1983 au Cameroun. Aujourd'hui j'ai 42 ans et je fonde ce collectif des agriculteurs philanthropes. Je suis issu d'une famille agricole, puisque mon père est technicien agricole à la retraite et ma mère est agricultrice. Depuis tout petit, je l’accompagnais dans les champs, avant d’aller à l’école. Je travaillais avec elle tous les samedis. Puis me suis installé dans l’agriculture à mon propre compte. J’ai quitté le Cameroun le 10 novembre 2022, suite à une agression que j’ai reçu dans ma ferme. J’ai mis six mois avant d’arriver en France, le 26 juin 2023. Je suis passé par la Tunisie, puis j’ai dû traverser la Méditerrannée. Notre embarcation a fait naufrage. Nous étions 78. 58 personnes ont disparu. Dieu merci pour moi, je suis parmi les 20 survivants. En France, mon installation n’a pas été facile. Jusqu’à récemment, j’ai passé mes nuits dans des tentes. Aujourd’hui, j’ai une copine française, qui m’accompagne au quotidien et avec qui j’attends un enfant ».
Parcours de vie d'Eddy Valère, 42 ans, originaire du Cameroun
Rebaptisé « Les agriculteurs philanthropes », le collectif, désormais basé dans une ferme à Domloup, en proche banlieue de Rennes, prend un nouveau départ. Sur une parcelle d’un peu moins d’un hectare, la dizaine de bénévoles s’active. En combinaison de peinture pour certains, claquettes aux pieds et bonnets sur la tête pour d’autres, les volontaires apprennent les différentes techniques de maraîchage, sous les conseils avisés d’Eddy Valère. « Quand je suis arrivé en France, il fallait que j’occupe mon temps, que je me rende utile à la société, raconte-t-il, les chaussures couvertes de terre. Ici, j’apporte ce que j’ai appris au Cameroun ».
Sur ces terres, les agriculteurs en herbe n’utilisent ni pesticides, ni engrais, mais favorisent à l’inverse les techniques de permaculture utilisées dans leur pays d’origine. « On espace les cultures avec une rangée de fleurs, explique Eddy. Cela sert aussi bien à embellir le jardin qu’à faciliter la pollinisation ». L’agriculteur a également ramené des variétés de riz et d’arachides du Cameroun, et compte bien les faire pousser, malgré le climat plus tempéré. « L’idée, c’est de faire venir toutes les intelligences d’Afrique ici », résume Grégory Bertel, éleveur d’une quarantaine de vache à viande, qui prête la parcelle de terre au collectif.
Le lancement de ce projet s’inscrit toutefois dans un contexte difficile pour ces personnes. Souvent sans emplois, loin de leurs proches, le statut de réfugié toujours en attente, l’activité agricole leur offre un moment de travail et de rencontre essentiel. « J’ai besoin de venir ici, assure Clariste Mbessinana, pioche dans une main, pommes de terre dans l’autre, le front perlé de sueur. Cela me permet de me sentir utile et de m’intégrer ». Dans son autre vie, Clariste travaillait dans les champs, au Cameroun. Une agriculture vivrière, qui lui permettait de vivre convenablement. Aujourd’hui âgée de 52 ans, la Camerounaise vit dans un foyer qu’elle va bientôt devoir quitter, sans solution de logement par la suite. Elle espère pouvoir travailler un jour dans l’agriculture, ici, en France.




Les « agriculteurs philanthrophes » ne forment pour le moment qu’un collectif informel, qui ne délivre aucune formation reconnue. Mais Eddy Valère veut voir loin. L’agriculteur planche déjà pour l’ouverture d’un projet similaire à Fougère (Ille-et-Vilaine). « On a déjà huit personnes, et on est en discussion avec la mairie pour trouver une parcelle de terrain », se réjouit-il. À terme, le Camerounais espère lancer ce dispositif sur l’ensemble du territoire français, pour faire reconnaître l’utilité des travailleurs immigrés dans le milieu agricole. « Quand je verrais des jeunes exilés qui travailleront dans l’agriculture, j’aurais gagné mon combat ».
Pour l’heure, sur la terre vierge fraîchement labourée, les bénévoles s’emploient à semer des bulbes d’ails et d’oignons. Derrière eux, Grégory Bertel, observe la scène, le regard empli de fierté : « cela va donner une nouvelle agriculture en Bretagne », espère-t-il, convaincu que ce collectif plante la graine d’une autre manière de vivre la campagne bretonne.