Faire taire le monde 1/2. Notifications, musique d’ambiance, conversations mêlées : notre quotidien est saturé de sons. Nous les subissons sans toujours en mesurer les effets. Et si le silence, devenu rare, était bien plus qu’un simple confort ? Enquête sur l’impact du bruit sur notre société.
Axelle Debaene
Publié le 5 mars à 18h15
Bip, bip, bip. Les caisses automatiques avalent les codes-barres. Tin-nin, tin-nin, tin-nin. Quelqu’un a oublié d’enlever son antivol. I won’t give up on us, even if the skies get rough… Les enceintes crachent la dernière musique pop à la mode. Dans le centre de Lille (Nord), le centre commercial Euralille ressemble à n’importe quel autre. 96 boutiques sur près de 67 800 mètres carrés. Ce samedi, les visiteurs affluent par centaines, naviguant dans ce vacarme incessant auquel ils ne prêtent même plus attention. Ici, la musique remplit l’espace afin d’éviter un silence jugé commercialement inconfortable.
Supermarchés, restaurants, et rues commerçantes en période de fêtes… Le bruit s’immisce dans nos espaces publics. Depuis la crise sanitaire et ses quelques mois de calme, beaucoup ont redécouvert l’ampleur du vacarme dans leur environnement quotidien. Selon une enquête publiée en juillet 2020 par le Centre d’information sur le bruit (CidB), une association à but non lucratif œuvrant pour la promotion de la qualité de l’environnement sonore, 57 % des répondants s’estiment plus sensibles à la qualité de leur environnement acoustique depuis le premier confinement. Le silence devient progressivement un idéal à atteindre, et même un produit de luxe. Mais ce qui semble être une question de confort relève aussi de la santé.
Les chiffres sont vertigineux. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le bruit est la deuxième cause de décès liés à la pollution en Europe, et 1 personne sur 4 devrait avoir des problèmes d’audition d’ici 2050. D’après une étude d’OpinionWay de 2023, 65 % des Français ont déjà renoncé à aller au restaurant à cause du volume sonore. Les effets du bruit sur notre santé sont délétères : dépression, anxiété, augmentation des risques de maladies cardiovasculaires… Sous l’effet permanent des sollicitations sonores, le cerveau est privé de phases de repos essentielles, nécessaires à l’introspection, à la créativité et à la consolidation de la mémoire.
Justine Monnereau, responsable du pôle communication et ressources au CidB précise : “Le bruit est un ensemble de vibrations désagréables. Au-delà de 80 décibels, notre oreille commence à courir un risque.” Soit le volume d’un aspirateur ou d’une voiture. “Il faut prendre en compte l’intensité sonore, mais aussi la durée d’exposition. Même des sons agréables, comme la musique ou un podcast, peuvent devenir nuisibles si l’on y est exposé toute la journée.“
La pollution sonore est aussi liée à la pollution atmosphérique, toutes deux invisibles et co-existants dans les milieux urbains. Mais la première est nettement moins prise en compte que la seconde. “Le bruit est le parent pauvre des politiques publiques” regrette Justine Monnereau. “Il reste encore beaucoup de sensibilisation à faire”, même si depuis 2019, la loi d’orientation des mobilités (LOM) a inscrit la notion de “pollution sonore” dans le Code de l’environnement. Cette dernière désigne les bruits ou vibrations pouvant représenter un danger, gêner excessivement les personnes, nuire à leur santé ou à l’environnement. La loi reconnaît également un droit à un environnement sonore sain. Le bruit ne doit pas excéder 25 décibels à l’intérieur des habitations, fenêtres ouvertes comme fermées.
Pour se protéger, le CidB préconise de baisser le volume des appareils et de réduire le temps d’exposition aux sources de bruit. Et pour les sons que l’on ne contrôle pas, Justine Monnereau conseille d’aller dans des “zones calmes”, ne serait-ce que quelques dizaines de minutes par jour. “C’est physiologique, l’oreille a besoin de moments de repos au cours de la journée.” Pour ce faire, l’association, en partenariat avec le ministère du Travail, de la santé et des solidarités a lancé le label Quiet. Il valorise les lieux calmes ou les parenthèses de tranquillité. Dans la métropole de Lyon par exemple, le parc du domaine de Lacroix-Laval a été récompensé pour ses quatre zones de détente. Des hamacs et des transats sont mis à disposition de tous, ainsi que des panneaux invitant au silence.
A l’internationale, une ONG américaine, Quiets Park International, s’est lancée dans la quête du silence. Avec l’aide de ses ambassadeurs, elle recense les derniers espaces épargnés par le bruit. Son unique critère ? Avoir au moins quinze minutes sans tapage d’origine humaine. Si dans l’Hexagone, aucun site de ce type n’a encore été reconnu, de l’autre côté de la frontière Belge, près de Bruxelles, une parcelle de 28km a été labellisée “zone silencieuse” en 2011. Les administrations communales de Galmaarden, Grammont et Ninove l’ont baptisé : Dender Mark.
Ce coin de quiétude n’a rien d’exceptionnel. C’est un horizon de champs entrecoupés par quelques villages endormis, semblable à n’importe quel bout de campagne. Ici, le bruit des oiseaux, d’un coq, d’un chien s’élèvent. Le vent et quelques gouttes de pluie rythment le tout. Les rues des villages alentours sont désertes, de rares voitures passent sans s’attarder. À Dender-Mark, il ne s’agit pas d’interdire les tondeuses à gazon ou les voitures trop bruyantes, une signalisation discrète indique simplement la zone, et des sentiers de silence sillonnent les villages concernés. Ninove, la ville la plus proche, et ses 40 000 habitants, se trouvent à six kilomètres à peine. Mais rien n’en parvient. On pourrait croire le monde arrêté. Mais, au bout de quelques minutes, un bruit finit par apparaître, d’abord presque imperceptible. Un grondement sourd, très haut dans le ciel, qui file au-dessus des nuages. Même dans l’un des endroits les plus silencieux de Belgique, les avions trouvent encore le chemin.
L’historien Alain Corbin, auteur d’une Histoire du silence parue en 2016, a montré que notre rapport au silence a profondément évolué en deux siècles. Jusqu’à la fin du XVIIIᵉ siècle, il était associé à la religion et au divin. La ville d’autrefois était, à sa manière, infiniment plus bruyante : charrettes sur le pavé, chevaux, marchands ambulants, animaux qu’on abattait parfois dans la rue. Un vacarme organique, lié au rythme de la vie. Rien à voir avec le fond sonore artificiel et permanent d’aujourd’hui.
Puis, à partir du XIXᵉ siècle, il devient un marqueur social, les élites cherchent à s’extraire du tintamarre du peuple. C’est ce qu’explique l’historien Manuel Charpy dans Silence intérieur et machineries de la communication au XIXe siècle : “Les intérieurs bourgeois deviennent des sanctuaires frappés de silence. “ Ils sont feutrés avec attention : “pantoufles sous les pieds, thibaudes sous les tapis, sourdines sur les pianos, capitonnages aux portes des pièces intimes…” Dans l’hebdomadaire Le 1, Alain Corbin ajoute : “Aujourd’hui, nos repères auditifs se sont dénaturés, affaiblis, désacralisés. La peur, voire l’effroi suscité par le silence se sont intensifiés. Nous vivons dans une société de silences intermittents.”
Le paradoxe est frappant. Certains ne supportent plus les bruits de leurs voisins, du coq qui chante trop tôt, des commerces de nuit. Les tribunaux sont saisis pour des aboiements de chiens ou des cloches d’église jugées trop sonores. En mai 2025, les élèves d’une école ont été privés, par le tribunal, de leur cour de récréation à Maison-Lafitte (Yvelines). La raison ? Des voisins immédiats s’étaient plaint de “nuisances sonores plusieurs heures par jours”. La Cour d’appel a confirmé la fermeture de la cour en octobre dernier, le temps qu’un accord à l’amiable soit trouvé avec les plaignants. Pourtant, dans le même temps, un flot continu de sons reste accepté : notifications, flux d’information en continu, musique en boucle, vidéos en accéléré…
Le silence n’a jamais complètement disparu. Il se glisse entre deux notifications, dans un parc à l’écart, dans ces quelques secondes suspendues avant qu’un avion ne traverse le ciel. Il ne s’impose pas, il se faufile. Il faut tendre l’oreille pour le laisser exister. Le dramaturge Jean Anouilh en résumait toute la force en une formule restée célèbre : “Quelle musique, le silence !”
Axelle Debaene