Condamnée en 2010 par la Cour de cassation pour mise en danger de la vie d’autrui après une grave pollution aux métaux lourds, cette entreprise de recyclage de batteries continue d’empoisonner les habitants de la commune et leur environnement. Ses activités font aujourd’hui peu réagir les autorités, malgré le dépassement des seuils réglementaires attesté par certains de ses relevés.
Une odeur de soufre saisit les narines. Il suffit de lever les yeux pour retracer sa provenance. Le site Métal Blanc se profile à la fin de la rue Louis Pasteur, bordée de pavillons sans portail. Ses ventilateurs émettent un bourdonnement sourd. Les allées et venues de camions russes, polonais ou espagnols, chargés à la hâte, contrastent avec le silence de Bourg-Fidèle en milieu de matinée. L’usine – qui affiche un chiffre d’affaires de 50 millions d’euros pour une cinquantaine de salariés – colle à la peau de la commune depuis son installation en 1968.
De l’extérieur, on n’entrevoit d’elle qu’un entrepôt de tôle gris anthracite, duquel dépassent trois cheminées d’extraction d’air et un silo. Des bâtiments administratifs s’étalent sur sa gauche. Classée dernier site Seveso seuil haut des Ardennes – considérés comme présentant un risque majeur de catastrophe industrielle – l’usine Métal Blanc ne fait plus parler d’elle depuis sa condamnation en 2010. Elle avait dû s’acquitter d’une amende de 100.000 euros pour avoir pollué les sols, le ruisseau, l’air de Bourg-Fidèle et « mis en danger la vie d’autrui » entre 1996 et 1999. Des dommages-intérêts d’un montant de 577.000 euros avaient été versés aux habitants et aux familles pour les cas de saturnisme (une intoxication au plomb dangereuse pour la santé) ou de cancer de leurs enfants.
Mais l’histoire n’est pas terminée. Les autorités se ressaisissent de ce tableau il y a moins d’un an. Un communiqué conjoint de la préfecture, la Caisse primaire d’assurance maladie (CPAM), la Mutualité sociale agricole (MSA) des Ardennes et l’Agence régionale de santé (ARS) Grand Est est publié le 4 septembre 2024. Il annonce le lancement d’une campagne « d’incitation » au dépistage du saturnisme à Bourg-Fidèle jusqu’au 31 décembre, en raison du passé industriel et de la présence de plomb dans les sols de la commune. Elle ne cible que les enfants de moins de 18 ans et les femmes enceintes : deux profils « particulièrement vulnérables ». 265 personnes sont concernées au total, soit le tiers des habitants du village. Malgré les ambitions d’amélioration affichées par l’entreprise, l’usine n’en finit pas de nuire à son entourage.




« On a toujours peur que ça continue »
Éric Andry ouvre une salle de réunion, TN kaki aux pieds. À 69 ans, ce retraité occupe son troisième mandat de maire depuis 2008, après avoir été conseiller municipal puis adjoint à la mairie de Bourg-Fidèle. Il sort de son bureau un dossier orange d’une dizaine de centimètres, qui arrive lourdement sur la table. Celui du cas Métal Blanc. Sa dernière actualité, c’est la prolongation de la campagne de dépistage du saturnisme jusqu’à fin janvier, car trop peu de personnes s’y étaient présentées. « Il y en a qui n’ont pas osé refaire des analyses. Est-ce que les gens ne veulent pas savoir si les résultats de leurs enfants sont positifs ? », commence-t-il, un peu ennuyé. « Quand on parle de dépistage et de saturnisme, tout le monde se pose des questions : “Ça y est, Métal Blanc, c’est reparti…” »

La campagne a bien pris fin il y a un mois et demi, mais ses conclusions n’ont pas encore été divulguées par l’ARS Grand Est. Un diagnostic de saturnisme est posé dès que le dosage du plomb dans le sang dépasse 50 microgrammes par litre (μg/l). Selon une source ayant accès aux résultats, plusieurs enfants présentent des taux de plomb dans le sang compris entre 20 et 50 μg/l. Si le bilan sanguin, appelé plombémie, est compris entre 25 et 50 μg/l : le saturnisme n’est pas avéré, « mais une vigilance et un suivi tous les trois à six mois seront assurés par le médecin traitant », précise un courrier adressé aux professionnels de santé. Si elle est inférieure à 25 μg/l – « compte tenu de la persistance de l’exposition sur la commune » – il est conseillé de prescrire une plombémie de suivi jusqu’aux 6 ans révolus des enfants.
La dernière campagne de ce type avait été menée en 2002. La moyenne du taux de plomb par personne était de 56 microgrammes par litre de sang : une « exposition supérieure à la moyenne en Champagne-Ardenne (56μg/l contre 37μg/l) », relève une note de l’ARS sans plus de précisions. Les personnes majeures sont elles aussi exposées à des risques, bien que l’initiative cible en priorité les enfants et les femmes enceintes. « Ça va remuer si des enfants ont des taux élevés. Nous les premiers à la mairie…», souffle Éric Andry. « On a toujours peur que ça continue. Mais qu’est-ce que l’ARS va dire ? » Le délégué départemental de l’organisme l’affirme dans le quotidien L’Ardennais : le saturnisme « se traite avec un dispositif médicamenteux pour faire diminuer la présence de plomb dans l’organisme ». Contactée, l’ARS Grand Est n’a pas donné suite.
« L’usine nous répète qu’elle investit de l’argent tous les ans pour améliorer l’environnement. On est un peu obligés d’y croire… », poursuit le maire, résigné. L’entreprise rapporte avoir engagé des « coûts opérationnels environnementaux » de 2,1 millions d’euros en 2023. Une chose est sûre : les plaintes des riverains liées à ses activités – qu’il consigne dans un petit cahier bleu décoré d’un post-it « Métal Blanc » – sont bien réelles.

La routine
Le bruit et les odeurs du site suivent de près Francis Delhaye, un habitant de Bourg-Fidèle dont la maison se trouve en face de l’usine. « Les ventilateurs tournent en permanence. Ça fait plusieurs années qu’on leur signale, mais je crois que c’est pire qu’avant », raconte-t-il, direct. « Des fois, je pète les plombs et je les appelle. Je leur dis : “Ça et les odeurs, ça me tue”. » Lorsqu’elles sont chauffées, les batteries libèrent l’acide sulfurique qu’elles contiennent. Elles dégagent alors une odeur de soufre, diffusée par les cheminées d’extraction d’air des entrepôts. Le riverain a pourtant connu des périodes « très calmes » avant l’augmentation des capacités de production du site il y a huit ans. Ce dernier tourne aujourd’hui 24 heures sur 24 mais plus le week-end, à la suite des plaintes de plusieurs habitants.
« On aère quand il fait beau parce qu’on ne vit pas pour l’usine. Mais l’odeur que j’ai eue plusieurs fois dans la maison était intenable. Elle pique et nous donne des envies de vomir », lâche-t-il, blasé. Francis Delhaye montre, téléphone en main, ses échanges avec un responsable qui lui assure à plusieurs reprises que « l’odeur va se dissiper ». « C’est vrai qu’ils ont fait des améliorations à l’intérieur de l’usine. Mais à mon avis, ils ne maîtrisent pas la situation », poursuit l’habitant. Après sa première condamnation en 2005, l’entreprise Métal Blanc avait dû installer un dispositif de mesure du plomb à Bourg-Fidèle et dans ses environs. La Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (DREAL) de la région Grand Est est chargée du suivi de ses résultats, via une commission de sécurité organisée une à deux fois par an à la préfecture de Charleville-Mézières.
Le maire y assiste pour remettre sa liste de doléances aux autorités. En parallèle, Jean-Pierre Andry, un habitant de Bourg-Fidèle attentif au dossier, est présent en tant qu’observateur des activités de l’usine sur l’environnement. « Il y a encore des pollutions au niveau des eaux, de la terre et de l’air », observe-t-il. « Pas au même niveau qu’auparavant, mais il est toujours important ». L’administration, elle, conclut que l’usine est « dans les normes ». À la mairie, Éric Andry cesse de fouiller dans ses dossiers. « Ça devient un peu la routine. Mais je l’ai toujours dit : cette usine aurait dû être isolée du village ».

Avant l’arrivée de l’entreprise Métal Blanc dans les années 70, Bourg-Fidèle était déjà pollué par les activités de transformation de métaux d’une ancienne fonderie. Sa remplaçante a rejeté d’importants taux de plomb dans l’air, les sols et la rivière. La commune a été obligée de s’adapter à cette pollution, en interdisant par exemple la pêche dans le ruisseau. « Personne ne veut se mouiller et donner l’autorisation de repêcher dedans », explique le maire. Il y a un mois à peine, le conseil municipal décidait de l’emplacement d’une nouvelle aire de jeux. Alors qu’elle devait être implantée sur une surface en face du site industriel, il a finalement été décidé de la déplacer plus loin. La collectivité craignait des plaintes de toute part.
Un peu plus bas dans le village, un couple adepte de maraîchage s’adapte lui aussi à la pollution. Stéphanie et Philippe Beaurin, tous deux âgés d’une cinquantaine d’années, cultivent des fruits et légumes dans leur petit jardin. Depuis 10 ans, l’entreprise Métal Blanc propose de faire analyser les récoltes des potagers de Bourg-Fidèle par un laboratoire extérieur. Aujourd’hui, les taux les plus importants font état de plus de 300 milligrammes par kilo (mg/kg) de plomb dans les sols, selon des données de l’ARS. En 2024, les légumes du couple étaient dans les normes. Mais pas les framboises, qu’il leur a été formellement déconseillé de consommer. « Ça permet de voir là où c’est plus ou moins pollué. C’est déjà bien qu’ils fassent ça », commente Stéphanie Beaurin. Mais l’usine ne fournit pas de trace écrite de ses relevés.
« Autosurveillance »
Jean-Pierre Andry a les yeux rivés sur un plan de Bourg-Fidèle, qui indique l’emplacement des bornes de mesure du plomb installées par l’entreprise. Il souligne un premier point : cette dernière réalise elle-même ses relevés avant de les communiquer à la DREAL. « C’est là où je ne suis pas d’accord. Ils nous disent un peu ce qu’ils veulent », avance-t-il doucement. Métal Blanc effectue des mesures tous les deux mois et les compile dans un bilan « d’autosurveillance » annuel, tel qu’indiqué sur un document interne ensuite transmis à la préfecture.
Le dernier rapport de 2024 analyse les mesures de l’usine sur l’année 2023. Il fait état de quelques dépassements des seuils réglementaires, comme celui de la demande chimique en oxygène (DCO) mesurée dans les eaux avec un taux 17 fois supérieur à la norme (1734 mg/l contre 100 mg/l). Dans l’air, il est mentionné « quelques dépassements en plomb et du zinc gazeux ». Les rejets canalisés de ces deux éléments sont en réalité bien supérieurs à la norme (91,33 kg/an de plomb gazeux contre une prescription de 63 kg/an et 77,57 kg/an de zinc gazeux contre 50 kg/an).
Ce ne sont pas ces éléments qui ennuient le plus Jean-Pierre Andry. Pour évaluer ses retombées atmosphériques, deux jauges en particulier, nommées E et F, se trouvent à l’intérieur de l’usine. Ce sont les seules dont les rejets ne sont pas exprimés en taux de plomb mais en « indicateurs de diffus » – soit mêlés à d’autres métaux « non quantifiables » selon ce même rapport. Les deux bornes enregistrent des rejets importants, mais sans possibilité de comparaison. « Ça fait plusieurs fois que je pose la question : quelle est la quantité de plomb ? L’usine me répond : “On ne la mesure pas, et on n’a pas l’obligation de vous la donner” », raconte le retraité, irrité.
Ces données lui sont importantes car le boulodrome de Bourg-Fidèle et le gymnase – souvent fréquenté par les enfants – se trouvent en face de l’usine. « J’ai posé ce problème en préfecture et on m’a dit qu’on n’avait pas besoin de savoir combien de plomb retombait sur ces deux bornes. Je suis certain que l’entreprise le mesure, mais qu’elle ne veut pas le donner », soupire Jean-Pierre Andry, qui réclame ce détail depuis dix ans. Lorsque l’affaire éclate dans les années 2000, il reçoit une information confidentielle : un taux « exorbitant » de plomb – supérieur à 1200 mg/kg – a été mesuré à l’intérieur du gymnase.

Lors d’une visite d’inspection en 2023, la DREAL a pourtant retoqué certaines des données communiquées par l’usine. Son rapport mentionne une « mauvaise interprétation de l’exploitant concernant la phase gazeuse des métaux ». Les mesures actualisées attestent alors de « non-conformités constatées presque tous les mois ». Aucune suite administrative n’a été proposée, selon ce même document.
Sur les relevés diffus des bornes E et F, situées en face de l’un des points les plus fréquentés du village, la DREAL note que leur niveau de retombées est beaucoup plus important que celui des autres bornes. Il n’est pas apporté de précisions concernant leur teneur en plomb. « En l’absence de données météorologiques [non fournies par l’entreprise], les résultats des retombées ne sont pas interprétables », conclut l’administration.
Le chômage ou le plomb
La désindustrialisation a touché les Ardennes de plein fouet. Sur les 34 fonderies que comptait le département dans les années 1900, il ne reste plus que l’entreprise Métal Blanc. « Tout s’est effondré en quelques décennies », commente Frédéric Degraeve, correspondant pour le quotidien L’Ardennais à Bourg-Fidèle. « Pour 50 personnes qui travaillent, il faut sauvegarder l’emploi. Et les quelques rescapés de l’industrie qu’il reste, il ne faut pas y toucher ».
Une association de défense de l’environnement avait été créée à Bourg-Fidèle par les parents des enfants touchés par le saturnisme dans les années 2000, avant que l’affaire ne soit médiatisée. Sa présidente Denise Schneider et son secrétaire général Bruno Beaujot, aujourd’hui décédés, avaient été lourdement intimidés par les travailleurs inquiets de perdre leur travail. « Je me rappelle que les ouvriers de Métal Blanc avaient retourné la maison de Mme Schneider. Tout était saccagé », souffle le maire. Jean-Pierre Andry n’a pas souhaité reprendre la tête de l’association, qui n’existe désormais plus.
Le sujet reste sensible pour les habitants du village, même si l’usine n’est pas directement menacée de fermeture. Pour l’un de ses jeunes salariés, qui a souhaité rester anonyme, les activités de l’établissement ne sont « pas en rapport » avec les taux de plomb relevés dans le village. Un autre, plus âgé, affirme que l’usine « use de tous les moyens pour protéger la santé de ses salariés ». Contactée, l’entreprise Métal Blanc n’a pas répondu à nos sollicitations.
Cette histoire rappelle celle de Metaleurop, la plus grande fonderie de plomb et de zinc du continent anciennement située dans le Pas-de-Calais. Le site avait dû cesser son activité après les révélations de ses activités polluantes et couvertes par les autorités. L’État français avait été condamné à verser 1,2 million d’euros aux habitants victimes de ce scandale sanitaire et environnemental. Francis Delhaye n’en démord pas : « Fermer une boutique ne fait jamais plaisir. Mais les autorités auraient dû prendre une décision pour faire partir Métal Blanc ».
