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La Légion d’honneur au miroir de la société française​

Hôtel de Salm, Grande Chancellerie de la Légion d'honneur, © Marc Baronnet

La Légion d'honneur au miroir de la société française

DATA-ANALYSE. La légion d’honneur est donnée aux citoyens les plus méritants. Une notion floue pour une procédure opaque. L’analyse des décorés depuis 2007 montre une nouveauté, la parité, et une constante : la dominance des classes supérieures.

C’est la plus haute et la plus prestigieuse des décorations françaises. La Légion d’honneur récompense les citoyens méritants depuis sa création par Napoléon Ier, en 1802. Tous les ans, elle est décernée par le Président de la République, lors de quatre grandes promotions : deux militaires, en juin et novembre, et deux civiles, le 1er janvier et le 14 juillet. Depuis l’élection de Nicolas Sarkozy en 2007, plus de 22 000 décorations ont été attribuées.

Mais qui sont les personnes décorées ? Concernant les civils, principalement des cadres. Dirigeants d’entreprises, directeurs de services, universitaires, médecins, magistrats… La légion d’honneur est avant tout décernée aux classes supérieures.

Commandeur de l'Ordre de la Légion d'Honneur, © Fdutil

Dans le monde de l’entreprise par exemple, les décorés sont aux postes de direction. Sur la période 2007-2021, 4 220 cadres du privé ont été décorés. Parmi eux, 95% sont présidents de société ou directeurs de services. Ouvriers et artisans sont présents dans de bien moindre proportions. Seuls 349 d’entre eux ont reçu la Légion d’honneur depuis 2007. Pour la plupart, ce sont des maîtres d’art ou des personnes possédant le titre de “Meilleur ouvrier de France”.

Les enseignants comptent aussi pour une importante partie des décorés : 14,1%, dont 10,1% d’universitaires travaillant dans l’enseignement supérieur. Ces chiffres sont bien plus importants que la proportion de ces postes dans la population. Selon l’INSEE, en 2016, les enseignants représentaient 7,5% de la population active.

La proportion élevée de professionnels de santé est, quant à elle, conjoncturelle. Avec la crise du Covid-19, les médecins ont largement été décorés lors de la promotion civile de janvier 2021. Sur les 1 201 décorés du 1er janvier, un tiers étaient des soignants. Leur proportion a donc explosé : d’environ 8% des décorés pendant les mandats de Nicolas Sarkozy et François Hollande, ils passent à 17,1% des décorés sous Emmanuel Macron !

En dehors des professionnels de santé, la répartition entre les différents corps de métier reste stable d’un mandat à l’autre. C’est donc que la Légion d’honneur est distribuée sur des critères de mérite qui restent stables à travers le temps.

Distinguer le mérite

La notion de mérite est à la base de la Légion d’honneur. En effet, pour obtenir le fameux ruban rouge, il faut faire preuve de “mérites éminents” et d’au-moins vingt ans d’activité. Mais à quoi correspondent ces mérites éminents ? La Grande chancellerie de la Légion d’honneur explique qu’ils diffèrent selon les métiers. “Pour un chef d’entreprise, c’est de la création d’emplois ; pour un universitaire, le fruit de ses recherches ; pour un sportif, faire rayonner l’image de la France”, illustre-t-elle. 

Dans la pratique, difficile de savoir comment ils sont évalués… et donc, pourquoi une personne est décorée. Le décret de nomination à la Légion d’honneur, signé par le Président de la République en tant que Grand maître de l’ordre de la Légion d’honneur, ne donne pas d’information à ce sujet. Pour chaque personne, les informations mentionnées comportent sa qualité – par exemple, “directrice-générale de société”, – et le motif de sa nomination. Celui-ci n’est que peu explicite : pour la directrice-générale de société susmentionnée, il s’agit de “52 ans d’activités professionnelles et associatives”.

Pour en savoir un peu plus, il faut remonter le fil ayant mené à cette nomination. Le chemin vers la décoration passe en effet par de nombreuses administrations. Avant qu’une personne ne voit son nom mentionné dans le décret présidentiel, elle doit recevoir un avis favorable du Conseil de la Légion d’honneur. Celui-ci refuse 10 à 15% des dossiers qui lui sont proposés tous les ans, principalement pour cause de mérites insuffisants. 

Ces dossiers reçus par le Conseil de la Légion d’honneur, appelés mémoires de proposition, sont envoyés par les cabinets ministériels. Chaque ministère envoie, à l’occasion des promotions du 1er janvier et du 14 juillet, les dossiers des personnes relevant de leur secteur qu’ils souhaitent voir décorées. 

Chevaliers, officiers et commandeurs.

L’ordre de la Légion d’honneur comprend trois grades (chevalier, officier, commandeur) et deux dignités (grand-officier et grand-croix). Pour être nommé chevalier, il faut un minimum de 20 ans d’activité (sauf cas exceptionnels, notamment les sportifs dont la carrière est plus courte) et avoir fait preuve de mérites éminents. Pour être nommé officier, il faut être chevalier depuis au moins 8 ans et avoir fait preuve de nouveaux mérites éminents. Il faut ensuite 5 ans pour passer commandeur, puis 3 ans pour être élevé à la dignités de grand-officier et de nouveau 3 ans pour grand-croix.

Manque de transparence

Ce cheminement ne nous en apprend guère plus sur les mérites des personnes décorées. En effet, les mémoires de proposition rédigés par les ministères sont confidentiels. Seuls les mémoires les plus anciens sont disponibles sur la base Léonore, index des titulaires de la légion d’honneur. “Ils sont disponibles 50 ans après le dernier versement d’une pièce dans le mémoire”, précise la Grande chancellerie. Soit après le décès du décoré.

En l’absence d’accès aux mémoires de proposition, impossible de savoir comment un nom arrive dans un cabinet ministériel. Impossible donc de savoir pour quels motifs une personne reçoit la Légion d’honneur. “Il y a un vrai manque de transparence dans les critères”, estime le sociologue et politologue William Genieys.

“Aujourd’hui, la transparence est réclamée partout. Pourquoi ne s’applique-t-elle pas là ? Pourquoi ce culte du mérite et de l’honneur n’est-il pas transparent ?”

Pour certains postes, l’obtention de la Légion d’honneur est presque institutionnalisée. Les préfets, ambassadeurs, députés, sénateurs sont couramment décorés après leur mandat. Cette logique est au cœur de la symbolique de la Légion d’honneur. Sous l’Empire, les légionnaires civils étaient en effet peu nombreux et, pour moitié, ministres, sénateurs, députés, conseillers d’Etats ou encore préfets. “Quelque part, donner la légion d’honneur à un ancien ministre, c’est rétribuer ceux qui ont donné du temps à l’État », analyse William Genieys.

Les professionnels de la politique sont donc logiquement fortement représentés parmi les récipiendaires de la Légion d’honneur. 8,5% des décorés depuis 2007 exercent ou ont exercé une fonction politique. Les maires par exemple, qui représentent 0,1% de la population active française, ont reçu 3,2% des décorations ces quatorze dernières années. Les ministres ne sont pas en reste. Parmi les ministres en poste depuis 2007, vingt-huit ont été décorés et autant de secrétaires d’Etat. Parmi eux : Bernard Cazeneuve, Christine Lagarde, Elisabeth Borne ou encore Christian Estrosi.

Baisse des contingents de décorés

Le nombre maximum de personnes pouvant être décoré par la Légion d’honneur est fixé par décret par le Président de la République. Alors que Nicolas Sarkozy et François Hollande ont tous deux distribué plus de 9 000 décorations à titre civil, Emmanuel Macron a souhaité diminuer ce nombre “pour redonner du sens à la décoration”. L’actuel président n’a pour l’instant distribué que 3 300 médailles.

La parité, objectif variable

La parité dans l’attribution de la légion d’honneur est officiellement obligatoire depuis 2008. Si elle est parfaitement respectée pour les nouveaux entrants dans l’ordre de la légion, ce n’est pas le cas dans les grades plus élevés. Ainsi, parmi les légionnaires promus au grade de commandeur depuis 2007, seulement 24,6% sont des femmes.

Cette proportion est cependant en augmentation : durant le mandat de Nicolas Sarkozy, 20,5% des nouveaux commandeurs étaient des femmes. Ce chiffre passe à 25,6% pendant le mandat de François Hollande. Lors du mandat d’Emmanuel Macron, elles représentent 39% des nouveaux commandeurs !

Pour la Grande chancellerie de la Légion d’honneur, cette différence s’explique par un plus faible nombre de femmes sur la totalité des décorés. Plus de 90 000 personnes en vie possèdent actuellement la Légion d’honneur et peuvent donc obtenir une promotion à un grade plus élevé. Même si les nouveaux entrants comportent autant d’hommes que de femmes, il faudra encore quelques années avant que la parité ne soit effective pour l’ensemble des décorés.

Méthodologie

Pour cette analyse des décorés de la légion d’honneur, j’ai récupéré au journal officiel tous les décrets de nomination depuis l’élection de Nicolas Sarkozy, en mai 2017. Puisqu’aucun fichier contenant ces informations n’existe, j’ai dû les récupérer via un programme de code, en utilisant le html qui structure la page. Ce qui ressemble à ceci :

Chaque décret contient le genre, titre, nom, prénoms, qualité de chaque personne, ainsi que le motif de sa nomination. Bien souvent, celui-ci se limite aux nombres d’années d’activité professionnelle de la personne. Les noms sont catégorisés par grade et ministère.

Exemple de décret de nomination à la légion d’honneur :

J’ai seulement pris en compte les promotions civiles de la légion d’honneur, en excluant les militaires et les contingents spéciaux d’anciens combattants et compagnons de la Libération. En effet, les militaires constituent un contingent constant de décorés qui aurait écrasé les autres professions dans les proportions de décorés.

J’ai donc constitué une base de données de plus de 22 000 noms sur 14 ans, qu’il a fallu classifier par corps de métier avant de pouvoir l’analyser. Si cette opération était simple pour certains métiers (professeurs, médecins, policiers, etc.), elle était beaucoup plus complexe pour d’autres. J’ai donc mis dans la catégorie “cadres du public” toutes les personnes faisant partie de la fonction publique. Les personnes occupant des postes similaires mais dont l’employeur est une organisation privée sont classées dans la catégorie “cadres du privé”.